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Islam and the West : A Conversation with Jacques Derrida

Compte rendu de Brian Bertosa

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ISLAM AND THE WEST: A CONVERSATION WITH JACQUES DERRIDA
Par Mustapha Chérif. Une traduction anglaise de Teresa Lavender Fagan, avec préface de Giovanna Borradori.
Chicago : University of Chicago Press, 2008
xxii + 114 pages, 19,00 $US
ISBN : 978-0-226-10286-3 (livre relié)
Pages : xxii + 114

Compte rendu de Brian Bertosa

À peine plus de trois semaines après que le président des États-Unis George W. Bush eut annoncé la fin des « opérations de combat majeures » en Irak1, un colloque intitulé « Algérie-France, hommage aux grandes figures du dialogue des civilisations » a été organisé à Paris. La séance de clôture était une rencontre devant un amphithéâtre rempli à craquer entre Mustapha Chérif, illustre intellectuel algérien qualifié de « […] l’une des voix les plus modérées de l’Islam d’aujourd’hui » (p. x), et Jacques Derrida, figure dominante de la philosophie continentale moderne. Leur dialogue a porté sur le rapport, tel qu’il leur apparaît, entre l’univers islamique et l’Occident dans le cadre des événements survenus récemment, et de manière plus générale, dans le monde postérieur au 11 septembre 2001. Mustapha Chérif a transcrit cette entrevue et l’a publiée sous le titre L’Islam et l’Occident en 20062. Le volume en titre, qui constitue la traduction anglaise de cette entrevue, a été publié en octobre 2008 – plus de cinq ans après la tenue du colloque. Malgré tout, pratiquement rien de ce qui est écrit dans cet ouvrage n’a été contredit par les événements survenus dans les années intermédiaires. Au moment d’écrire le présent compte rendu de lecture, on chante les louanges du président Barack Obama pour ses propos conciliants à l’égard de l’Islam3 – même si, bien entendu, les paroles doivent être suivies d’actions4 – et cela enlève une partie du mordant des doléances formulées par Derrida au sujet de l’unilatéralisme américain. Et pourtant, l’Occident continue d’être présent en Irak et en Afghanistan.

Islam and the West est un mince livre relié à couverture jaune attrayante avec jaquette. Il comprend une préface éclairante rédigée par Giovanna Borradori, un spécialiste de la philosophie du terrorisme, et propose deux essais liminaires de Chérif, reflétant la structure du livre original en français à l’exception de la préface. Ces deux essais sont suivis du texte principal, qui comporte six chapitres de longueur variable, dont le compte rendu de la rencontre de Chérif avec Derrida cette journée-là. Viennent ensuite la conclusion, une postface sous la forme d’un discours d’adieu donné par Chérif après le décès de Derrida en 2004, et une chronologie des principaux événements survenus dans la vie de Derrida. Malheureusement, il manque un index à ce livre.

Chaque chapitre du texte principal comporte une ou plusieurs questions ou des thèmes de discussion présentés assez longuement par Chérif, suivis des points de vue de Derrida sur le(s) sujet(s). Alors que les partisans de Derrida s’intéresseront sans doute plus aux propos du grand philosophe, je pense que ceux qui essaient de dialoguer avec le monde musulman – qu’il s’agisse de personnel militaire, de personnel diplomatique, d’humanitaires ou d’autres – devraient plutôt s’intéresser aux propos de Chérif. Parmi ses nombreuses autres réalisations – en particulier une chaire de professeur invité au prestigieux Collège de France – Mustapha Chérif a été le premier penseur musulman de l’histoire à se voir accorder une audience par un pape5. Avec des prouesses intellectuelles de ce type et ses nombreux contacts avec l’Europe, il y a peu de chances pour que Chérif garde des rancunes qui ne soient pas parfaitement fondées contre l’Occident dans l’univers musulman d’aujourd’hui. Les lecteurs ne partageront tous pas ses points de vue. Ajoutons d’emblée que, si ses points de vue concordaient parfaitement avec ceux de ses lecteurs occidentaux, ils seraient sans valeur pour le projet qui consiste à permettre à ces lecteurs d’essayer de comprendre l’« autre » de confession musulmane. Ce sont précisément les points de vue que nous ne partageons pas – ou même que nous abhorrons vivement – qui doivent être entendus si nous voulons que l’Occident ait la moindre idée de la raison pour laquelle les musulmans ne voient pas les choses dans la même optique que nous6.

Il faut signaler ici que Chérif est d’une honnêteté scrupuleuse, puisqu’il équilibre ses critiques contre l’Occident en admettant que certains de ses éléments ont été positifs, comme « […] la primauté de la raison, la sécularité et libère des énergies »7 (p. 78). Il dénonce également ce qu’il considère comme les échecs du monde musulman, notamment, « […] le délire multiforme de l’intégrisme, de l’intolérance et du terrorisme » (p. 27). Si ces thèses contribuent grandement à établir la bonne foi de Chérif comme penseur modéré – dans la mesure où elles sont formulées par un musulman plutôt que par un Occidental – elles ne revêtent pas, à mon sens, une importance primordiale dans le contexte de cet ouvrage. Il y a deux raisons à cela : premièrement, parce qu’elles ne font pas partie des éléments sur lesquels Derrida, l’autre voix dans ce volume, est invité à formuler des commentaires, et, deuxièmement, parce que les échecs de l’Islam – l’objet d’une bibliographie déjà volumineuse, en particulier la littérature publiée sur « l’Islam en tant que menace » depuis septembre 2001 – sont abordés en long et en large ailleurs8.

Quelles sont donc certaines des doléances exprimées par Chérif? Parmi elles, il y en a un certain nombre dont on a déjà entendu parler et qui, de fait, ont de nombreux adhérents en Occident – par exemple, l’injustice économique extrême entre le Nord et le Sud. D’autres portent sur les modes de réflexion et de comportement hypocrites de l’Occident qui l’empêchent de dialoguer sérieusement avec le monde musulman. Par exemple, Chérif fulmine contre :

[…] l’attitude d’un Occident aux idées arrêtées qui refuse d’admettre la pluralité, d’écouter vraiment l’autre, de reconnaître qu’il existe d’autres manières, foncièrement différentes, d’appréhender le monde. (p. 23)

Pire, il affirme :

Si nous [musulmans] critiquons, le plus pacifiquement du monde, le plus naturellement du monde, un instant, les dérives, les mensonges, la duplicité, les amalgames, la loi du plus fort, les perversions de certaines pratiques des libertés, toutes les portes se ferment et nous sommes accusés de tous les maux. (p. 68)

Certaines des doléances formulées ici par Chérif pourraient, si la volonté existait, être résolues par les leaders d’opinion ou les décideurs de l’Occident. Ses critiques de nature purement religieuse sont néanmoins foncièrement différentes, puisqu’elles comparent l’Islam au projet de modernité de l’Occident. Par exemple, même si, dans l’ensemble, il faut admirer la primauté de la raison, il faut aussi tenir compte d’autres éléments :

La raison moderne a des difficultés majeures à expliciter et à résoudre la question de l’épreuve du vivre, qui sommes-nous? À quoi nous sommes destinés ou mis à l’épreuve? Comment apprendre à vivre, notamment dans le cadre de la sortie de la religion de la vie? (p. 67‑68)

Étant donné que le projet de modernité ne fait pas – à vrai dire ne peut pas faire – progresser un programme au cœur duquel se situe la question du signifié, Chérif pose la question suivante :

Quels sont alors l’intérêt, la force et la spécificité de ce modèle européen qui ignore ou marginalise, voire critique et combat tout ce qui est religieux et tout lien entre le spiritual et le temporel? (p. 101)

L’un des thèmes dominants de la moitié du dernier millénaire de l’histoire intellectuelle occidentale – à vrai dire sans doute le thème dominant – a précisément consisté à rompre tout lien entre le spirituel et le temporel, à reléguer la religion à un rôle insignifiant dans pratiquement chaque domaine. Nous arrivons ainsi au cœur du problème entre l’Islam et l’Occident, sans doute le seul obstacle vraiment insurmontable. Pour sa part, l’Occident ne retournera sans doute jamais à un monde où la religion occupe une place dominante – et de quelle religion, ou confession, pourrait-il bien s’agir? – alors que les musulmans, du moins à en juger par les propos de Chérif, semblent n’avoir aucune intention de s’acheminer vers un monde où la religion n’occupe pas une place dominante. Même si des progrès sont possibles sur d’autres enjeux qui les séparent, dans ce cas particulier, chacune de ces « deux solitudes » devra, du moins dans un avenir prévisible, tout bonnement apprendre à vivre avec l’attitude déconcertante – et parfois exaspérante – de l’autre.

Que dire de l’autre voix de L’Islam et l’Occident, le « grand homme », Derrida lui‑même? Penseur non religieux travaillant hors du carcan d’un système quelconque de croyances9, il se concentre sur la foi au sens laïque, la foi qui est « […] la condition du lien social lui-même » (p. 93), qui garantit « […] l’échange des paroles que le crédit financier, que le crédit social, que toutes les formes d’accréditation, de légitimation dans la société » (p. 92‑93). Il parle du laïcisme, par lequel il entend « […] l’affranchissement du politique par rapport au théocratique et au théologique » – point de vue typiquement français – mais qui englobe cependant « […] la liberté religieuse absolue, garantie par l’État » (p. 81). Et il parle de « […] la démocratie à venir » (p. 71) : tant que « chaque citoyen a le droit de critiquer, au nom de la démocratie, l’état des choses qui se disent démocratiques » (p. 70), la démocratie demeure toujours perfectible […] elle n’est donc jamais immuable, mais toujours « à venir ». La réflexion de Derrida est très « optimiste », et les lecteurs n’auront pas tous forcément la patience de l’accepter, mais c’est une réflexion belle et inspirante.

Pour conclure, j’aimerais attirer l’attention du lecteur sur une idée de Derrida au sujet de la cessation des hostilités dans les cas de conflits permanents comme ceux qui font rage au Moyen-Orient et ailleurs. C’est sans doute la déclaration la plus vraie et la plus déprimante de cet ouvrage, du moins au sens de l’inévitabilité des conséquences qu’elle préfigure :

La différence entre l’ouverture et la fermeture dépend du risque pris, de la responsabilité prise dans le risque, par quelqu’un qui sait que s’il ne s’adresse pas à l’autre le premier, s’il ne tend pas la main le premier, la guerre n’en finira pas. Si on attend, si on pose toujours une condition préalable à la cessation des hostilités, eh bien ce sera la guerre perpétuelle. (p. 95)10

En théorie, il n’existe pas de raison impérieuse pour laquelle cette déclaration ne pourrait pas s’appliquer autant aux combattants musulmans qu’aux combattants occidentaux. Dans la pratique, cependant, les zones de conflit actuellement en jeu entre l’Islam et l’Occident comprennent l’occupation de sol musulman par les forces occidentales, loin de chez elles, moyennant un appui public parfois ténu. Dans le cas de l’Afghanistan, dans la mesure où les forces étrangères seront inévitablement contraintes de s’en aller à un certain moment – elles ne peuvent rester là pour toujours – tout porte à croire que le premier qui « dialoguera avec l’autre » dans ce théâtre sera en fait l’Occident. Quelle que soit la stratégie de sortie qui résultera du processus lancé par cet acte « d’ouverture », la guerre dans ce pays – du moins en ce qui concerne les forces occidentales – ne sera pas perpétuelle, pas plus qu’elle ne l’a été au Vietnam.

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Brian Bertosa, est chercheur indépendant dont les articles ont paru dans la Revue militaire canadienne, dans le Journal of Military History et dans War and Society.

NOTES

Les citations mentionnées à partir d’ici dans le texte (ainsi que les numéros de page correspondants) proviennent de la version originale française parue chez Odile Jacob, Paris, 2006

  1. On trouvera le texte du discours prononcé par Bush à cette occasion à l’adresse : http://www.cbsnews.com/stories/2003/05/01/iraq/main551946.shtml (consulté le 5 avril 2009).
  2. Mustafa Chérif, L’Islam et l’Occident : Rencontre avec Jacques Derrida (Paris : Odile Jacob, 2006). Les lecteurs francophones intéressés voudront acquérir l’original, mais ceux et celles qui peuvent lire l’une ou l’autre langue doivent savoir que la version française est un livre broché (la version anglaise est reliée) qui coûte nettement plus cher.
  3. Patrick Martin, « Obama’s calming words put aside “axis of evil” » dans le Globe and Mail,8 avril 2009, édition de l’Ontario. Voir aussi, dans la même édition, Shira Herzog, « Drop the doom, Bibi, and listen to Obama ».
  4. Haroon Siddiqui, « Obama must back words with action », dans le Toronto Star, 9 avril 2009.
  5. Benoît XVI, en novembre 2006.
  6. J’emploie ici le pronom « nous » avec grande hésitation, sachant que beaucoup d’entre nous en Occident sont en fait des musulmans, mais, en tant que forme commode, je ne peux pas en améliorer l’usage, aussi regrettable cela soit-il.
  7. Chérif tient même des propos flatteurs sur « l’orientalisme » – terme aujourd’hui périmé de la recherche universitaire occidentale des cultures de l’Orient – qui fut la bête noire de l’érudit palestino-américain Edward Said dans son livre influent Orientalism (New York : Pantheon, 1978; réimpression, New York : Vintage, 1979). Les propos charitables de Chérif sont d’autant plus étonnants qu’une acceptation sans réserves du jugement de Said sur le projet d’orientalisme est devenue de rigueur dans certains cercles universitaires occidentaux.
  8. À ce sujet, je conseille au lecteur deux ouvrages écrits par l’un des érudits les plus illustres – et les plus controversés – du Moyen-Orient, Bernard Lewis : What Went Wrong: Western Impact and Middle Eastern Response (New York : Oxford University Press, 2002) et The Crisis of Islam: Holy War and Unholy Terror (New York : Modern Library, 2003). (À propos, Lewis est fustigé par Said dans Orientalism, en particulier aux pages 314 à 320.)
  9. Derrida : « J’ai toujours eu tendance à résister au communautarisme religieux, c’est-à-dire à une forme de communauté grégaire, qui opprime l’individu, qui empêche l’individu d’agir en citoyen non religieux. On peut être religieux, n’est-ce pas, et, d’autre part, agir en citoyen laïque, et sans se sentir grégarisé par la communauté religieuse » (p. 82 de la version originale française ). Borradori décrit Chérif et Derrida en ces termes : « […] un couple pour le moins étrange, car leur profond amour de l’Algérie est pratiquement la seule chose qu’ils aient en commun » (p. x de la version anglaise).
  10. Voir également la thèse de Derrida selon laquelle « […] rien d’essentiel ne sera fait si l’on ne se laisse pas convoquer par l’autre » (p. 148 de la version originale française).

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