Comptes Rendus

A SOLDIER FIRST: BULLETS, BUREAUCRATS AND POLITICS OF WAR
Critique de: Bill Bentley
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A SOLDIER FIRST: BULLETS, BUREAUCRATS AND POLITICS OF WAR
par Rick Hillier
HarperCollins Canada, Scarborough, Ont., 2009
509 pages, 34,99 $
ISBN-10: 1554684919
ISBN-13: 9781554684915
On peut dire que le Général Rick Hillier a été le chef d’état-major de la Défense (CEMD) le plus dynamique, le plus connu du public et, à vrai dire, le plus controversé de l’histoire de cette fonction. Dans les domaines de la politique étrangère et de la politique de défense, on peut également affirmer que son influence a été remarquable et exceptionnelle; or, sera-t-elle également profonde et durable? Cela reste à voir. Plus près de nous, le Général Hillier a certainement exercé une influence décisive sur les Forces canadiennes (FC) tant par la manière dont il a attiré l’attention des Canadiens sur leurs forces armées que par les changements structurels et doctrinaux qu’il a réalisés pendant la durée de ses fonctions comme CEMD.
Son livre A Soldier First permet de se faire une solide opinion sur l’homme qui a incarné les FC pendant trois ans et dont les interventions publiques ont été particulièrement visibles. Le livre couvre toute la carrière du Général, de l’élève‑officier au général quatre étoiles. Par contre, sur ses 23 chapitres, seuls les huit derniers retracent la période de son mandat comme CEMD. En revanche, les 15 premiers chapitres renferment des thèmes qui contribuent à expliquer comment le soldat s’est formé pour devenir l’officier exceptionnel et le leader de grand talent que l’on connaît. On découvre, entremêlé à son récit, son goût évident pour la vie de soldat et la profonde admiration qu’il a toujours ressentie pour les militaires, hommes et femmes, qui ont servi à ses côtés tout au long de sa carrière. Comme CEMD, la détermination du Général à mettre en valeur ces soldats, marins et aviateurs et à expliquer aux Canadiens ce qu’ils représentent pour le pays, reflète cet attachement.
Un deuxième grand thème du livre porte sur l’expérience vaste et formatrice que Rick Hillier a acquise aux postes de commandement importants qu’il a occupés, surtout en qualité d’officier supérieur. Hormis le commandement de son propre régiment blindé alors qu’il était lieutenant-colonel, Rick Hillier occupe les postes suivants : commandant d’une brigade canadienne; commandant adjoint du 3rd US Corps, à Fort Hood, Texas; commandant de la Division multinationale (Sud-Ouest) en Bosnie-Herzégovine (2000); commandant adjoint, puis commandant (2001-2003) de l’Armée de terre du Canada; commandant de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan (2004); enfin CEMD en février 2005. Toute cette expérience, combinée à un troisième thème – la nature du leadership au cours de sa carrière – aide considérablement à faire comprendre bon nombre des actions et motivations ultérieures de Rick Hillier comme chef des FC et grand patron de la profession des armes au Canada.
Le Général Hillier livre ses réflexions sur l’influence – qu’il juge négative – du leadership de la fin du 20e siècle sur la structure, la philosophie organisationnelle et la doctrine des FC. Il raconte s’être rappelé, à un moment donné durant son mandat de CEMD, ce qu’il avait pensé de son tout premier cours d’instruction de jeune officier. À son avis, le cours n’enseignait pas tant l’art de commander une troupe de chars que celui de ne pas commander. Il s’est également souvenu qu’une fois devenu officier supérieur de grade intermédiaire, il avait constaté que l’Armée de terre et le reste des FC se transformaient graduellement en une bureaucratie administrée par des gestionnaires et non des leaders. Plus tard, alors qu’il était commandant adjoint de l’Armée de terre, cette première évaluation s’est encore renforcée lors d’une discussion avec le Lieutenant‑colonel Pat Stogran au retour de ce dernier d’une mission en Afghanistan : Stogran affirmait que la structure de commandement et de contrôle des FC ne pourrait tout simplement pas fonctionner si nous devions participer à des opérations exigeant de l’agilité et que nos troupes se trouvaient soudainement obligées de faire face à des tirs soutenus. Stogran pensait que le type d’organisation en place au Canada constituait un obstacle au succès des opérations. Il n’y a pas de doute qu’au moment où Rick Hillier entrait en fonction comme CEMD, il avait en tête des changements d’envergure.
Ainsi, dès son entrée en fonction, le Général s’est mis au travail en lançant une restructuration radicale des FC, d’abord par le démantèlement du Groupe du Sous‑chef d’état‑major de la Défense (Gp SCEMD) qui était jusqu’alors responsable de toutes les opérations au Canada comme à l’étranger. En remplacement du Gp SCEMD, il a mis en place quatre (4) quartiers généraux de commandement opérationnel – Commandement de la Force expéditionnaire du Canada (COMFEC), Commandement Canada (COM Canada), Commandement de soutien opérationnel du Canada (COMSOCAN), et Commandement des forces d’opérations spéciales du Canada (COMFOSCAN). Puis, en promulguant ses six « principes de la transformation », le Général a donné le ton. L’intention était d’établir une philosophie davantage centrée sur le commandement, de mettre l’accent sur le leadership plutôt que sur la gestion, et de clarifier les responsabilités et les comptes à rendre. À ce jour, cette initiative de Hillier a peut-être entraîné la restructuration la plus considérable des FC depuis l’unification et l’intégration des forces armées dans les années 1960. Il n’y aucun doute que le Général s’était engagé à démontrer qu’il revenait aux leaders de développer et de changer les cultures, tandis que la tâche des gestionnaires et des administrateurs consistait à y vivre et à s’y adapter. Malheureusement, les événements et actions entourant cet engagement du Général font à peine l’objet de quelques paragraphes. Nous devrons donc attendre des précisions de première main sur la manière dont le Général a organisé cet imposant exercice de gestion du changement en souhaitant qu’il décide d’approfondir ses écrits sur cet important sujet. Entre-temps, on peut trouver un bon compte rendu de ces événements dans le récent livre du Lieutenant‑général à la retraite Mike Jeffery, Inside Canadian Forces Transformation: Institutional Leadership as a Catalyst for Change.
Par ailleurs, A Soldier First permet de mieux comprendre un certain nombre de questions ayant provoqué une vive controverse dans la période où le Général Hillier exerçait ses fonctions de CEMD. On y trouve des comptes rendus intéressants sur les débats ayant entouré l’acquisition de pièces d’équipement majeures, les souvenirs personnels du Général sur le problème des détenus afghans tel qu’il était à cette époque, ainsi que les relations de Hillier avec les trois ministres de la Défense nationale dont il a successivement relevé. Ses relations avec Bill Graham et Peter Mackay étaient excellentes, tandis que ses rapports avec Gordon O’Connor étaient parfois un peu tendus, mais Rick Hillier maintient que cette tension a été grandement exagérée par les médias. Il y a du bon et du mauvais dans l’appréciation qu’il fait de ses collègues; s’il prodigue des louanges flatteuses aux uns, il adresse de sévères critiques à d’autres. Tout bien considéré, l’impression qu’il laisse est négative. On trouve un compte rendu peut‑être moins partisan de ces relations dans l’ouvrage de Philippe Lagassé, « A Mixed Legacy: General Rick Hillier and Canadian Defence 2005-2008 »1. Il s’agit d’une analyse fondée sur plusieurs entrevues confidentielles. Finalement, on ressent très vivement la solide détermination de Rick Hillier à traiter très publiquement le retour des victimes de la guerre, à leur rendre les honneurs qu’ils méritent et à rappeler aux Canadiens le sacrifice suprême que leurs filles et leurs fils ont consenti.
Les comptes rendus portant sur le rôle prépondérant du Général Hillier dans la formulation des énoncés de politique étrangère et de défense du gouvernement libéral, et, bien sûr, sur le rôle du Canada en Afghanistan sont parmi les plus intéressants du livre. Dans ces deux cas, le Général a fait l’objet de nombreuses critiques dans les officines du pouvoir à Ottawa et, dans une certaine mesure, dans les médias nationaux. Par exemple, on a soutenu que ce sont les politiciens et les hauts fonctionnaires qui doivent élaborer et établir des politiques et non les militaires dont la tâche, sur ce point, consiste à fournir des conseils militaires. À l’évidence, les vues et les avis du Général ont eu une influence excessive comparativement à ceux de ses prédécesseurs. Cependant, une bonne partie de la critique à l’encontre du Général rate son but sur deux points. Premièrement, le Premier ministre de l’époque, Paul Martin, et son ministre de la Défense, Bill Graham – deux hommes à l’esprit indépendant et fort intelligents – ont toujours maintenu le contrôle. À la recherche d’initiatives stratégiques nouvelles et originales, ils ont été acculés à les trouver n’importe où si l’on en croit leurs conseillers traditionnels en la matière. Le Général Hillier, fidèle à sa nature bien décidée, a comblé le vide sans se laisser décontenancer – offrant avis et conseils que les décideurs légitimes dûment élus ont acceptés de bonne grâce.
Deuxièmement, et, ce qui est plus important pour les relations civilomilitaires canadiennes à long terme, Hillier a semblé comprendre d’instinct le point de vue de Henry Kissinger dans l’extrait ci-après d’un document rédigé par ce dernier lorsqu’il était Secrétaire d’État des États-Unis : « Une séparation complète entre la stratégie militaire et la politique en haut lieu ne peut se faire qu’au détriment des deux. Elle a conduit à assimiler la puissance militaire à l’application la plus absolue de la force, et fait de la diplomatie une question de finesse. Étant donné que les problèmes les plus complexes en matière de politique nationale se posent dans les domaines où des facteurs politiques, économiques, psychologiques et militaires se chevauchent, nous devrions écarter l’idée fausse selon laquelle il existe des «avis purement militaires. »2
Indépendamment de la contribution du Général Rick Hillier à la réforme des FC et au rétablissement d’une relation forte et respectueuse avec la société canadienne, A Soldier First peut induire le lecteur en erreur quant à l’histoire complète de cet effort, une histoire qui commence avant l’entrée en fonction de Hillier en tant que CEMD. Or cette confusion possible est indubitablement liée au fait que le Général a servi à l’étranger pendant la période critique de 1998 à la fin de 2001. À son retour comme commandant adjoint de l’Armée de terre, les attaques terroristes à New York et à Washington et les événements dramatiques qui ont suivi, notamment notre premier déploiement dans une mission de combat en Afghanistan, ont accaparé son attention.
Quoi qu’il en soit, le Général écrit qu’au moment où il a pris le contrôle comme commandant de brigade au milieu de 1996, les FC subissaient toujours les retombées du fiasco de l’intervention en Somalie et se cachaient du public, effrayées de faire quoi que ce soit, sauf ce qui était perçu comme absolument essentiel. Mais les FC ne pouvaient rester cachées pendant longtemps étant donné qu’en octobre 1997 le gouvernement avait établi le Comité de surveillance du ministre de la Défense nationale, présidé par l’honorable John Fraser. Ce comité avait pour mission de surveiller la mise en œuvre des nombreuses initiatives de réforme proposées dans le Rapport au Premier ministre sur le leadership et l’administration dans les Forces canadiennes (avril 1997). Au cours des cinq années suivantes, le Comité a publié des rapports trimestriels destinés au public.
Je pense toutefois que l’engagement et le travail assidu du Gén Maurice Baril et de son successeur au poste de CEMD, le Gén Ray Hénault, en collaboration avec le Vam Gary Garnet, le Lgén Roméo Dallaire, M. John Scott Cowan, le Col Bernd Horn, le Capv Al Okros, et le Lcol Dan Lortie ont été plus utiles et plus pertinents. Avec plusieurs autres, ces personnes se sont lancées dans la revitalisation du professionnalisme et du leadership des corps d’officiers et de militaires du rang au moyen d’une combinaison d’éléments : exemples personnels, promulgation d’une doctrine officielle (dont on avait grand besoin), et changements organisationnels considérables. Au cours de la période de 1998 à 2005, cette revitalisation a donné lieu à la publication de deux documents stratégiques – L’officier en 2020 et Le corps des MR en 2020. Approuvés par le Ministre de la Défense nationale en poste, ces documents indiquent la voie à suivre pour ces deux corps. En 2003, Servir avec honneur : la profession des armes au Canada était publiée et entérinée publiquement par la gouverneure-générale en tant que Commandante en chef. En 2005, le premier d’une série de quatre manuels – Le leadership dans les Forces canadiennes : Fondements conceptuels – était publié. En ce qui a trait aux changements organisationnels, l’Institut de leadership des Forces canadiennes et l’Académie canadienne de la Défense ont été mis sur pied au début du XXIe siècle. Ces mesures étaient et demeurent le fondement même de la réforme en cours des FC et, à mon avis, elles ont joué un rôle considérable en préparant le terrain pour le projet suivant du Général Hillier, une entreprise d’importance capitale – la transformation des FC.
A Soldier First est un livre instructif et agréable à lire. C’est le récit pénétrant d’une remarquable carrière de soldat, écrit dans un style attirant et populaire pour lequel le Général Hillier était renommé. Il suscite, mais bien sûr ne résout pas, l’éternel débat sur la question de savoir si ce sont les hommes qui font l’histoire ou l’histoire qui fait les hommes. Les événements et les circonstances dramatiques et uniques que le Canada a connus avant et pendant la période où le Général Hillier était CEMD exigeaient la prise de mesures quels que soient les responsables. L’expérience particulière du Général, sa puissante personnalité et son style de leadership ont clairement façonné la réponse du Canada comme nul autre n’aurait probablement pu le faire. Le lecteur de cet ouvrage vivement recommandé doit tenir compte de la dynamique entre l’histoire et l’homme.
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Le Lieutenant colonel à la retraite L. William Bentley, MSM, CD, Ph. D., est chef de la section Théorie du leadership de l’Institut de leadership des Forces canadiennes, à l’Académie canadienne de la Défense, à Kingston..


