CRITIQUES DE LIVRES

Page couverture The Nuremberg SS -Einsatzgruppen Trial

Page couverture The Nuremberg SS -Einsatzgruppen Trial

The Nuremberg SS-Einsatzgruppen Trial, 1945-1958: Atrocity, Law, and History par Hilary Earl

Cambridge (R.-U.), Cambridge University Press, 2009,
xv + 336 pages, 91,95 $ (livre relié), 28,95 $ (livre de poche grand public)
ISBN 978-0-521-45608-1 (livre relié)
ISBN 978-0-521-17868-6 (livre de poche grand public)

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Critique de Brian Bertosa

En 1941 et 1942, durant l’occupation de l’Union soviétique, les fameux Einsatzgruppen allemands (littéralement « groupes d’intervention » ou « forces opérationnelles »), ces unités paramilitaires de la SS et de la police, ont assassiné environ un million de personnes, notamment des gens ayant une déficience physique ou mentale, des cadres communistes, des Tziganes et, en particulier, des Juifs. Au départ, les Einsatzgruppen organisaient des fusillades à l’extérieur, puis utilisaient des camions qui servaient de chambre à gaz au monoxyde de carbone, mais dès 1943 les camps de concentration sont devenus le principal moyen d’extermination. En 1945, au moins une sous‑unité des Einsatzgruppen figurait encore dans les documents officiels. En 1947, les autorités américaines d’occupation ont décidé de traduire devant la justice vingt‑quatre leaders des Einsatzgruppen et de leurs diverses sous‑unités dans le cadre d’un des procès de Nuremberg (mieux connu sous le nom de « Procès des Einsatzgruppen »), lesquels faisaient partie de la seconde vague de procès de Nuremberg. Étant donné qu’il s’agit du seul procès de Nuremberg qui s’est penché exclusivement sur La solution finale de la question juive, il est quelque peu surprenant de constater qu’aucun ouvrage entier n’avait été publié à ce sujet avant 2009. Cette année-là, la Canadienne Hilary Earl, de l’Université Nipissing, a remédié à la situation en rédigeant un livre dont la popularité a été telle qu’on l’a réimprimé à deux reprises, ce qui est rarissime pour une publication savante.

Puisque de nombreux ouvrages ont été consacrés à l’étude exhaustive des activités des Einsatzgruppen au cours des décennies précédentes, l’auteure fait porter sa réflexion sur un ensemble de sujets complémentaire, quoique différent, plutôt que de ne se rabattre que sur une poignée d’exemples destinés à illustrer son propos. À la suite d’une introduction approfondie, dans laquelle on expose le modus operandi des Einsatzgruppen, le chapitre 1 propose une analyse du fondement juridique de la seconde vague des procès de Nuremberg, avec comme toile de fond la dégradation rapide des relations entre les puissances occidentales et l’Union soviétique et le resserrement graduel de la politique américaine au sujet des crimes de guerre vu qu’il sera impossible de traîner devant la justice autant de responsables qu’il avait été prévu de le faire avant la fin de la guerre. Le chapitre 2 dresse un portrait fascinant d’Otto Ohlendorf, un des leaders du Einsatzgruppe D, qui a tout avoué avec candeur (et naïveté) aux Britanniques et aux Américains qui l’ont capturé puisqu’il croyait sincèrement qu’il n’avait rien fait de mal. En raison de son témoignage franc, il a été l’un des accusés les plus en vue du Procès des Einsatzgruppen.
           
Le chapitre 3, que bon nombre de lecteurs considéreront comme le cœur de l’ouvrage, brosse un portrait de chacun des accusés afin d’explorer leur « feuille de route criminelle », pour reprendre la formulation de l’auteure. Cette dernière examine plusieurs facettes de leur vie, y compris l’âge (bon nombre des accusés ont atteint la majorité au lendemain brutal de la Première Guerre mondiale), le lieu d’origine, la religion, la profession (un des accusés était un prêtre protestant!), l’adhésion au Parti, la carrière dans la SS, le SD (ou Sicherheitsdients, le service du renseignement de la SS) ou la Gestapo (il est important de souligner que ces hommes n’étaient pas des militaires) et l’éducation, qui revêt un intérêt particulier. À ce sujet, le juge Michael Musmanno, président du tribunal, précise que [traduction] « … puisque les vingt-[quatre] accusés sont inculpés du meurtre d’un million de personnes, on pourrait s’attendre à voir au banc des accusés une horde de vulgaires barbares peu instruits. Au lieu de cela, nous sommes en présence d’un groupe d’hommes ayant une éducation remarquable. » (p. 96). Six des accusés avaient obtenu un doctorat et l’un d’eux, Otto Rash, en avait même deux. Bien qu’on puisse penser que les études poussées peuvent empêcher une personne d’être sous l’emprise d’idéologies radicales, le contexte particulier de l’Allemagne nazie, dont on a une illustration à travers la vie de ces hommes, semblent indiquer exactement le contraire.      
           
Le procès est couvert aux chapitres 4, 5 et 6, qui abordent respectivement les stratégies de la défense, les résultats de ces dernières et le jugement. Le concept d’obéissance aux ordres des supérieurs et la façon dont Musmanno a démoli cette idée est sans doute un point culminant de cette partie de l’ouvrage, qui devrait intéresser plusieurs lecteurs militaires. En un mot, le procureur n’avait qu’à faire dire à un accusé qu’il ne commettrait jamais certains actes, même si l’ordre direct lui en était donné. Sans doute un leader parmi les accusés, Ohlendorf était calme durant son témoignage et il a seulement hésité quelques secondes avant d’affirmer qu’il aurait tué sa propre sœur si on le lui avait ordonné. À l’opposé, Willy Seibert était moins soumis à l’idéologie, ou il n’était pas prêt à mentir. Lorsque Musmanno lui a demandé s’il aurait tué ses propres parents, il a finalement répondu par la négative, après avoir passé une nuit blanche puisque l’audience avait été suspendue en attente de sa réponse. Cet aveu a taillé en pièces l’argumentation de la défense. Et le jugement a finalement conclu que [traduction] « … certains ordres… peuvent être enfreints et, étant donné qu’ils peuvent être enfreints, la seule conclusion raisonnable [est] que les accusés avaient participé à un génocide en toute liberté et de leur propre chef. » (p. 206)

Le dernier chapitre fournit un bref aperçu de la politique européenne au début de la guerre froide, au moment où les Américains étaient pressés de rallier les Allemands en raison de l’essor de l’influence soviétique. Les demandes véhémentes des groupes nationalistes allemands ont entraîné la commutation de bon nombre de peines imposées à l’issue des procès de Nuremberg. Sur les quatorze sentences de peine de mort prononcées au procès des Einsatzgruppen, seules quatre ont été exécutées, et le dernier accusé dans cette affaire a été libéré de prison en 1958.

L’ouvrage se termine avec une brève conclusion.

Le récit de Earl est extrêmement bien documenté, le style d’écriture est limpide et les termes juridiques sont utilisés avec parcimonie, comme c’est le cas dans les séries télévisées qui relatent le quotidien dans les salles d’audience. Toutefois, pour un éditeur aussi prestigieux que Cambridge, il est surprenant de constater que le travail éditorial de ce livre est à ce point inégal et qu’on trouve, entre autres, des structures de phrase déficientes, y compris des phrases incomplètes à l’occasion. Les vétilles concernant la forme méritent à peine d’être mentionnées dans un ouvrage si intéressant et important. À n’en pas douter, la pertinence du livre The Nuremberg SS-Einsatzgruppen Trial au niveau de l’historiographie de l’Holocauste et du Troisième Reich ne fera qu’accroître avec le temps.

Brian Bertosa est un chercheur indépendant qui habite à Cobourg, en Ontario. Ses articles et ses critiques ont été publiés dans la Revue militaire canadienne, le Journal of Military History et War & Society